Il y a des artistes qui marquent une époque, et d’autres qui marquent l’histoire. Simon Lutumba Ndomanueno, plus connu sous le nom de Lutumba Simaro Massiya, appartient sans conteste à cette seconde catégorie. Sept (7) années après sa disparition, son œuvre continue d’habiter la mémoire collective congolaise et africaine, témoignant de la profondeur de sa plume et de la richesse de la rumba congolaise, devenue le 14 décembre 2021 patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.
Né le 19 mars 1938 à Léopoldville (actuelle Kinshasa), Lutumba Simaro s’impose très tôt comme l’un des plus grands compositeurs de la musique congolaise moderne. L’histoire de Simaro est assez particulière. En 1958, il a alors vingt ans lorsqu’il rompt avec la firme SEDEC, Société d’entreprise commerciale du Congo belge, pour se lancer dans la musique professionnelle : Micra Jazz, puis Congo Jazz.
Guitariste d’exception et parolier hors pair, Simaro rejoint le mythique TP OK Jazz, qui a dominé la scène musicale congolaise de la fin des années 1959 jusqu’aux années 1980, dirigé par Franco Luambo Makiadi. Au fil des années, il s’y impose progressivement comme l’une des figures majeures du groupe.
« Lutumba Simaro a laissé une empreinte indélébile dans l’évolution de la Rumba congolaise, notamment en tant que guitariste et compositeur. Il a signé de nombreuses œuvres au sein de l’OK Jazz, mais il s’est aussi distingué dans plusieurs productions indépendantes », explique le musicien Maika Munan.
À la fin des années 1970, Simaro fut emprisonné à la prison de Makala, avec Franco et d'autres musiciens, pour deux chansons jugées obscènes par les autorités de l’époque.
Une plume singulière au service de la sagesse populaire
Surnommé le "poète", Simaro Lutumba a su imposer un style profondément introspectif, caractérisé par des textes empreints de philosophie, de morale et d’observation sociale. À travers ses chansons, il explorait les réalités humaines : l’amour, la trahison, la dignité, la responsabilité ou encore les épreuves de la vie.
Des titres tels que “Mabele”, “Faute ya commerçant”, “Testament ya Bowule”, “Ebale ya Zaïre”, “Maya” ou encore “Cœur artificiel” demeurent des classiques intemporels, souvent cités pour la profondeur de leurs messages.
« La force de ses chansons réside dans leur pureté, leur profondeur et leur simplicité, qui continuent de toucher toutes les générations », souligne Maïka Munan.
Selon lui, Lutumba figure parmi les plus grands poètes, chanteurs et philosophes de la musique congolaise.
Après la disparition de Franco en 1989, Simaro prend la direction du TP OK Jazz. Il a perpétué l’héritage musical du groupe tout en continuant à affirmer sa propre signature artistique. Le groupe s’effondre en 1993, en raison de désaccords sur le partage des fonds. En janvier 1994, Simaro a formé Bana OK, avec une trentaine de musiciens d'OK Jazz, pour la plupart d'entre eux.
Un héritage musical toujours vivant
Simaro Lutumba s’est éteint le 30 mars 2019 à Paris. Derrière lui, il a laissé un répertoire riche qui continue d’inspirer nombre d’artistes et de mélomanes. Son œuvre est aujourd’hui considérée comme un patrimoine culturel majeur de la République démocratique du Congo.
Pour de nombreux amateurs de musique, ses chansons constituent de véritables leçons de vie, portées par une écriture élégante et une sensibilité rare.
« Simaro chantait la vie réelle. Ses textes nous apprenaient à réfléchir avant d’agir. Chaque chanson était une école de sagesse. Ses paroles sont intemporelles. Même aujourd’hui, elles parlent encore à la jeunesse. Il savait traduire les émotions humaines avec une profondeur exceptionnelle », témoigne Jean-Luc, qui se dit être l’un des plus grands fans de Simaro.
Au-delà d’être un musicien de grand talent et une icône de la Rumba congolaise, Maïka Munana garde de Simaro Massiya le souvenir d’un « aîné aimant et protecteur ».
« Un jour, il est venu me chercher sans me dire où nous allions. Nous nous sommes finalement retrouvés à la RTNC, au studio Sabab, où il enregistrait son album Salle d’attente, sous la direction de Zola. Sans détour, il m’a alors lancé : “Lelo, yo nde okobeta guitare. Simaro akobeta te.” (Aujourd’hui c’est toi qui joues à la guitare. Simaro ne jouera pas). J’ai été à la fois surpris et profondément honoré par la confiance d’un géant de sa stature », confie-t-il.
Et d’ajouter :
« Il m’a ensuite confié l’arrangement et la réalisation de l’une de ses dernières œuvres, Palata, composée par Maroa pour célébrer la décoration de plusieurs artistes par notre chancellerie. En souvenir, Simaro m’a offert une guitare électro-acoustique dédicacée, que je conserve précieusement ».
Plus qu’un musicien, Lutumba Simaro était un penseur, un éducateur à travers l’art. Sa contribution à la rumba congolaise dépasse le simple cadre du divertissement : elle participe à la transmission des valeurs, à la construction d’une mémoire collective et à l’affirmation de l’identité culturelle congolaise sur la scène internationale.
Jusqu’en ce jour, son œuvre continue de rappeler que la musique peut être à la fois belle, profonde et utile à la société.
De son vivant déjà, sa commune de résidence, Lingwala, lui avait rendu un hommage appuyé : un buste à son effigie est érigé au carrefour de la place Assanef, à proximité de la cité de la Radio-Télévision nationale congolaise (RTNC). Une reconnaissance qui fait écho aux paroles prémonitoires du poète dans sa chanson « Mabele » (Ndoto), où il déclarait : « Mokolo na kokufa, kake eko beta. Moto na ngai bakamata basala monument, soki mopaya aye, ba panzela ye sango » — autrement dit : le jour où je mourrai, la foudre frappera. Que l’on fasse de ma tête un monument et que, lorsqu’un visiteur viendra, on lui en annonce la nouvelle.
James Mutuba









