Jeudi, Septembre 19, 2019

Sélène de Babylone

Une modique impression du monde extérieur reste un stimulant efficace, pour provoquer dans le siège de la pensée poétique une avalanche de mots. Ce stimulant produit le défilement prompt des images échevelées dans l’enceinte du cerveau. Ces images atteignent ce degré de dilatation, qui amplifie les formes et les couleurs et excite l’imagination. Il est possible d’étayer cet énoncé par une expérience en bonne et due forme. Je donne un exemple.

J’observe le ciel. Il a revêtu son manteau de nuit, orné d’un bouton phosphorent. Ce bouton, que je considère de toutes les façons, porte le nom de « Lune ». Un nuage le dissimule par son épaisseur, dans l’intervalle d’un long moment. Soudain, je crois rêver. Le nuage se dissipe et laisse voir une apparition hors du commun.

Sélène de Babylone, déesse de la Lune, à la prestance sans égale, venait de surgir dans le ciel. A sa vue, les ténèbres décontenancées s’écartent doucement. Sélène me stupéfait. Immobile et superbe, elle triomphe parmi les étoiles, en train de l’honorer de leur présence. A l’égard de cette divinité impressionnante, le cœur oscille entre l’étonnement émerveillé et l’inquiétude grandissante. Sa tête de pierre, ses yeux par où passe la lumière, sa chevelure, vague houleuse qui descend sur sa taille, son nez fin et majestueux, sa bouche imposante qui porte des lèvres délicates, tout sur son visage inspire ce sentiment qui assaille l’âme et la transporte au bord de l’abîme. Sous cette posture patibulaire, la Lune semble attristée. Sa blancheur lugubre est une invitation au vague à lame.

Son apparence angélique a touché le cœur de ma sensibilité. Et les mots qu’elle m’évoque, je les jette sur ce papier sans ordre ni raison : Lune, hauteur, froidure, croissant, larmes, innocence, lumière, je suis triste, je pleure, haine, courroux, je tremble, mélancolie !

Plus je contemple Sélène de Babylone, plus je pressens la cause de sa tristesse : elle pleure la mort du Jour. Dans l’attente de sa résurrection prochaine, elle est envahie par la colère. Elle me croit responsable de la disparition momentanée du Soleil. Je suis devenu l’objet de sa vengeance. Elle tourne le visage vers le lieu, où cet astre a quitté les cimes célestes. Après, elle appelle dans le lointain obscur ! Un hurlement animal retentit en guise de réponse. Son appel a été entendu : des yeux jaune doré étincèlent dans la nuit ainsi que des griffes acérées et des crocs taillés comme des lames de rasoir. Des loups féroces entrèrent dans mon champ de vision. L’un d’eux s’avance et hurle à la Lune. Sélène hoche la tête et leur ordonne de me dévorer. La meute s’approche lentement. Ma gorge se noue. Je transpire. Je fais un geste sous le coup de la peur. Ce geste donne le signal à ces prédateurs de passer à l’attaque. Je prends mes jambes à mon cou. Je ne songe plus qu’à courir à toute vitesse. Je cours pour échapper à l’instant présent, pour traverser la vie, pour ne pas mourir. Je fonce dans la forêt. Au-dessus de ma tête, Sélène me poursuit. Elle se meut, poussée par les forces du Vent. Un sourire cynique s’esquisse sur ses lèvres. J’évite les Arbres, sortis des mains de la Terre. Ils obéissent servilement à la Lune. Leurs branches sont des bras, qui s’étendent dans ma direction. Leurs feuilles des mains, qui cherchent à m’étreindre. Je ne perds pas espoir. Je continue ma course.

Les oiseaux nocturnes poussent des cris hostiles à mon encontre. J’arrive devant un immense rocher. Je n’ai pas le temps de le contourner. Mes poursuivants me rattraperaient. Je fais marche arrière. La meute m’encercle. Le chef se dirige vers moi, en grognant. Mon heure a sonné !

Avant de rendre l’âme, je peux prononcer une phrase pour dire comment les loups me dévoreront. Une autre pour indiquer que le sang, qui coulera à flot de mon cadavre, se transformera en une encre répandue sur ce papier. Et la dernière, pour inscrire le mot « fin », au bas de ce récit.

Saïd Kalonga.

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